ATELIER I - Anna Seghers - Un moment historique


Cet atelier fut mené à partir d’un extrait du roman Transit de Anna Seghers relatant la situation d’attente et d’angoisse des exilés à Marseille en 1940/41. Il fut proposé à chacun un travail de transposition très personnelle du texte : il s’agissait de se pencher sur chaque mot et de le laisser résonner à l’intérieur de soi pour trouver une nouvelle image et l’exprimer selon sa propre sensibilité. A partir d’une lecture du texte original, laisser ainsi naître un nouveau texte. ( Dorothée Volut )


Nos ateliers de création à propos de l'histoire et de l'actualité de l'exil ont commencé en 2005,  avec un atelier franco-allemand d‘écriture animé par Dorothée Volut. Nous partions d‘un extrait du roman TRANSIT d‘Anna Seghers (atelier I). Ensuite, lors de notre visite de l‘ancien camp d'internement aux Milles, nous faisions connaissance avec le livre ELLIS ISLAND de Georges Perec (atelier II). Finalement, Dorothée Volut nous a parlé de Ghérasim Luca et de Christophe Tarkos comme deux exemples d‘un devenir étranger dans sa propre langue (atelier III).

Texte de départ : Transit d‘Anna Seghers

Traduit par Jeanne Stern. Éditions Autrement. Paris 1995, chapitre 4



Les gens qui entraient par la porte tournante avaient le visage tendu de froid et de hâte. Personne ne se souciait du soleil sur la mer, des créneaux de l’église Saint-Victor, des filets qui séchaient le long de la jetée. Ils jacassaient tous, sans arrêt, parlant de transits, de passeports périmés, des eaux territoriales et du cous du dollar, du visa de sortie, et encore et toujours du transit. Je voulais me lever et partir. Ça m’écœurait. Et tout à coup mon humeur changea. Comment ? Je ne sais jamais comment ça se produit, chez moi, ces sautes d’humeur. Tout à coup, je trouvai ce bavardage non plus écœurant, mais splendide. C’était les antiques commérages des ports, aussi vieux que le Vieux-Port lui-même, encore plus vieux, peut-être. Merveilleux et antiques ragots des ports, qui jamais ne se sont tus, depuis qu’il y a une Méditerranée, ragots phéniciens et crétois, ragots grecs et romains, jamais la race des bavards ne s’était éteinte, de ceux qui tremblaient pour leur place sur un bateau ou pour leur argent, de ceux qui fuyaient tous les périls réels et imaginaires de ce monde. Mères qui avaient perdu leurs enfants, enfants qui avaient perdu leur mère, résidus des armées décimées, esclaves échappés à leurs chaînes, troupeaux humains chassés de tous les pays et qui arrivaient finalement à la mer, où ils se précipitaient sur les bateaux pour découvrir de nouveaux pays d’où ils seraient à nouveaux chassés, tous fuyaient devant la mort, jusqu’à la mort. C’est ici que toujours les bateaux avaient jetés l’ancre, juste à cet endroit-là, parce qu’ici finissait l’Europe, parce qu’ici commençait la mer.




Ces êtres de chair et de sang dévorés par la gueule de la machinerie inhumaine sont froids et sans précipitation. Des hommes qui sont insensibles aux reflets de l’astre sur l’immensité salée et aux vestiges sacrés de l’homme.

Ils piaillent et s’agitent, ils répètent à l’infini des mots et ils suivent des préoccupations inutiles : passage d’identité, frontières, monnaie, fuite.

Mon désir : m’en aller devant cette machine à broyer. Nausée. Indigestion .

Ou bien voir

Des peuples millénaires qui désirent tous un autre destin, un ailleurs magnifique et prometteur.

Le Vieux Port est le miroir de leurs histoires ancestrales, leurs mots.

Histoires de Crète, de Phénicie, de Grèce et de Rome. Histoires bavardes, histoires sans corps, histoires de vent et de rêves pour des hommes mâchis, des hommes sans espoirs.

Mère sans chérubin, chérubin sans mère, déchets de guerre, prisonniers sans liens, bête d’hommes mâchis, avalés, digérés, finalement expulsé comme déféqués au bord de l’eau

A destination d’autres terres qui à leur tour les expulseront. Tout  ce monde rejettent la fin avant la fin.

Depuis l’éternité les navires avaient attachés leurs amarres ici précisément car le vieux continent se terminait et que là se présentait cette immensité d’eau, l’avenir inutile.


Gerhild  



Mamans cherchant leurs petits,

Petits cherchant leur Maman,

Quelques combattants survivants,

Prisonniers échappés,

Hordes d’hommes persécutés où qu’ils aillent,

Ils finissaient par atteindre une rive.

Là, ils assaillaient des refuges flottants

Pour errer vers d’autres contrées

D’où ils seraient une fois de plus expulsés.

Ces masses humaines luttaient pour la vie

Au risque de la perdre.


Sylvie




I N E X O R A B L E M E N T


F U I R


L’ici et le présent


Pour


UN  AILLEURS    ET UN  DEMAIN


Rumination éternelle


D’un S I S Y P H E


t  h  a l a s  s  a h

                T H A L A S S A H

criant      T  H  A  L  A  S  S  A  H

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                      t h a l a  s s a h

                            l           s

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Daniel




Ceux-ce qui surgissaient du tourniquet à tambour avaient le faciès très marqué because la froidure et la précipitation. Tous ils se foutaient pas mal du spectacle de lumière sur la mer, des crénelages de Saint Victor, des filets entassés au sec sur l’estacade. Cà jactait de partout sans cesse: il était question de zone franche, de papiers qui n’étaient plus à jour, du cadastre maritime et de la valeur du billet vert, des papiers qu’il fallait pour pouvoir partir, et de cette question de zone franche qui revenait sans cesse. J’avais envie de foutre le camp tellement que çà me débectait quand soudainement mon attitude changea du tout au tout. Pour quels motifs çà se produit chez moi ces changements de mental, je suis bien infoutu de l’expliquer. Voici en tout cas que ces piailleries de tout à l’heure je ne les trouvais tout d’un coup plus du tout débectant mais super-sympa ! Cela me faisait penser à ces anciennes jactances des villes portuaires, aussi vieilles que le Vieux Port, peut-être même plus vieilles. Fabuleux commérages des villes portuaires qui n’ont jamais cessé et ce depuis qu’il y a la Grande Bleue, commérages des gars de Phénicie et de Crête, commérages des Grecs et des Ritals, à aucun moment ces tribus qui ne font que tchatcher ne se sont évanouies, ces mecs qu’avaient peur de louper une place sur un rafiot ou tout simplement de ne pas avoir assez de pognon pour se la payer, ces autres qui décampaient vite fait devant n’importe quel danger en ce bas monde, fût-il véridique ou virtuel. Femmes dont les enfants avaient disparu, enfants dont la mère avait disparu, reliquats de troupes déconfites, esclaves qui ont réussi à se faire la malle, tout ce monde d’animaux à tête humaine qui arrivait en fin de parcours près de la mer, là où il se grouillait de monter sur le premier rafiot pour rallier un pays nouveau d’où ils seraient irrémédiablement refoulés à coup de pompe dans le cul, tous se débinaient devant la faucheuse jusqu’au moment de se faire faucher eux mêmes pour de bon. De tout temps des navires avaient fait halte en cet endroit, là même où s’arrêtait l’Europe. C’est là en effet que commençait la mer.


Gilbert



Les têtes

De la famille ont laissé en arrière

Les plus petites créatures - vivantes

Créatures vivantes qui n´ont plus de mamans -

Tout ce qui reste d´un mer de soldats

La pauvresse enchaînée respire finalement l´air

L´air fraîche

Une réunion survivante

Poursuivi du monde entier

Arrivant

À la dernière minute

À l´eau vaste

Elle monte sur les bâtiments

Mais: encore et encore et encore

Poursuivi

Elle essaie d´échapper

D´échapper de la fin totale

Jusque la nuit tombe.

Verena



Une seconde passe. Cet enchevêtrement inextricable de voix est maintenant tout empreint de majesté. J’entends désormais les paroles venues de la nuit des temps, portées de pays en pays par les marins des âges immémoriaux, qui sait ? antérieurs au Vieux Port étalé là, sous mes yeux, splendides car porteuses de richesses éternelles, relayées par bateau de ville en ville, transmises par des hommes qui n’ont pas fait silence depuis que cette mer est au centre de notre monde - paroles du Levant et de l’île du roi Cnossos, paroles de l’Antiquité classique - Pas une fois, la noble descendance de ceux qui transportent le sens n’a renoncé, même privée d’une place sur l’embarcation qui sauve et de l’or qui donne la vie, même dans la fuite éperdue devant la menace des êtres de chair et des monstres en soi.


Nicole



Le quai du départ

les gens, les cris des oiseaux, les cris à l’intérieur de toi

à l’unisson, tout le temps

« Fichez moi la paix », tu aurais envie de t’exclamer

mais toi aussi, tu es pris par le mouvement du jour.

Tu feras un voyage qui ne s’arrêtera pas au pays voisin.

Dans ta poche :

Le papier qui jure ton identité fausse

Le papier qui te permet de quitter cet endroit où tu aurais aimé rester

Le papier qui te permet de passer par un pays encore inconnu dont tu aurais préféré pas faire la connaissance

Quelques pièces de monnaie étrangère

L’angoisse de n’y arriver jamais

L’angoisse d’y arriver


Julia

 

ATELIER II - GEORGES PEREC - LA MÉMOIRE DES LIEUX


Cet atelier fut mené à partir de la visite du Camp des Milles, et en s’inspirant de la démarche de Georges Perec dans Ellis Island, « île-transit » au large de New York qui accueillit de 1892 à 1954 les réfugiés de toute l’Europe. Il fut donc proposé d’écrire de mémoire sur un lieu de mémoire. Chacun mit ses pas dans ceux de Georges Perec et ainsi, en laissant remonter ses propres souvenirs, put rendre compte de la particularité de son expérience personnelle. ( Dorothée Volut )


TEXTE DE DÉPART:  Georges Perec, Ellis Island. Éditions P.O.L., Paris 1995

Nous avons longé une voie ferrée, avons traversé une cour, pénétré l’obscurité, vu les portes de fours géants et mystérieux, sommes montés dans un grand dortoir poussiéreux, vu une fenêtre qui donnait sur le vide, une verrière cassée éclairée par le ciel

En nous demandant : comment pouvait-on survivre dans un tel endroit ? Dieu savait-il que des étrangers étaient enfermés là ? combien d’hommes, de femmes, d’enfants avaient-ils été transportés sur ces rails , savaient-ils qu’ils mourraient ? Combien de femmes avaient sauté par la fenêtre leur enfant dans les bras ? Je me suis demandé : Klara croyait-elle encore revoir son bébé, son mari ?


Ce que nous voyons aujourd’hui , c’est une Vierge observant tout d’en haut, une horloge sans aiguilles, un tracé blanc au sol, qu’il ne faut pas dépasser, des tuiles de couleur ocre, bien rangées,une petite porte bleue cadenassée, un escalier étroit, des tuyaux incompréhensibles, d’épaisses poutres grises,de petite fleurs bleues délavées , des lattes de bois fendues, un petit monte-charge, un immense grenier poussiéreux, la photo d’une boîte à lettres, un jambon dodu flottant dans un océan, une saucisse géante portée par trois hommes, des fourchettes piquant des fesses, une étoile sur un wagon de marchandises.


Ce que moi, Sylvie Jozsefi, je suis venue me demander ici, c’est comment mes parents ont occupé leur temps, comment ont-ils pu supporter la douleur d’être séparés de tout,

C’est –à- dire de leurs parents, de leur fille, de leurs amis, de leurs racines.

C’est en ce sens que ce lieu me touche, me trouble, m’émeut

Comme si une partie de moi-même avait vécu ici, comme si ce lieu avait quelque chose à me dire où ils se sont attendus, ont espéré, désespéré.

Ce qui pour moi se trouve ici , c’est un morceau de leur vie, une trace, la transmission d’un souvenir qui m’obsède

Mais aussi le devoir d’honorer la mémoire de mes parents, de participer comme je pourrai à l’édification du mémorial en témoignant pour eux,

Quelque chose qui laissera une trace de leur passage ici.



Sylvie





La poussière sur les paupières

voile la lumière,

une couche fine en poudre partout

dans ce couloir noir

où chaque soir

l'espoir rare part.


Elisabeth





I


Vous aviez arpenté la vaste cour depuis la gare jusqu’à l’entrée du bâtiment, puis les travées où s’ouvraient les gueules béantes des fours tunnels, parcouru les étages, regardé la toiture, la base énorme de la cheminée, puis la campagne au-delà des wagons ; et vous vous demandiez comment faire boire les enfants, si ici était plus confortable que là, où vous cacher, comment fuir, pourquoi les briques étaient mieux traitées que les humains, si votre tour n’était pas venu, et s’il ne valait pas mieux en finir tout de suite, par la fenêtre…



II


Ce que nous avons vu aujourd’hui, c’était des palettes de tuiles bien ordonnées,mais aussi un amoncellement d’objets abandonnés, menaçants ou dérisoires :  de la poussière, des entrées de fours murées par de vieilles briques, des panneaux d’obturation qui se bousculaient contre un mur, des piles de béton armé grêles et fissurées, des voûtes de brique, des moules de cheminée et de décoration de faîtage, des tuyaux d’amenée d’air, des planchers croulants, les trappes circulaires dans le plancher du premier étage et leur bouchons, semblables à ceux des lavabos, des faisceaux de sondes thermiques, et la base pharaonique d’une cheminée émergeant d’une toiture.



III


Ce que je suis venu questionner ici, c’est : D’où a pu venir tout ce mal ?

C’est que, dans une briqueterie on a entassé des hommes, des femmes et des enfants, et qu’on les a traité plus mal que les briques.

C'est-à-dire que, dans la cour, on les a alignés comme des briques, mais les briques, elles, on a soin qu’elles ressortent en bon état, tandis que les hommes, on les a jeté au rebut.

C’est en ce sens que les briques étaient mieux traitées.

Comme si on avait attendu de ces gens qu’ils répondissent à une norme, comme les briques.

Ce qui se trouve ici pour moi, ce sont nullement des souvenirs historiques, mais un examen de conscience, quelque chose dont j’ai parfois été complice : qui a droit de décider d’une norme pour les humains ?


Daniel





L’âme blessée

Irrémédiablement

Je comprends finalement

En méfiant l’appel de la confiance

Que je suis devenue quelqu’un d’autre


Katharina






J´ai arpenté

Un presque-château en rouge de cinabre

Un wagon de mémoire

Des coins retirées pleine de poussière

Des nombreux couloirs en glace


En passant

Des piliers décoré par des images de la vie

Je me suis demandée

Qui respirait la poussière?

Qui était congelé par ces rayons du soleil si froide?

Pourquoi des toutes petites mains doivent-elles toucher ces fleurs mortes?

Et pourquoi?

Pourquoi?

Pourquoi?


Ce que je vois

C´est une dizaine des chaussures noirs

Amas des toiles d´araignée

Ce sont des visages émus

Des piles vides

Des lèvres presque bleues de la froideur

Des anciennes étagères en métal

Des pieds mouvantes

Ce que je vois

C'est la poussière en rouge de cinabre


Ce que moi je suis venue questionner ici

C´est

La poussière et le soleil

La froideur et la chaleur

C´est

L´aujourd´hui et le hier

Le présent et le passé

La tristesse et la joie

C´est à dire

L´imagination et la réalité

NOUS et LES AUTRES


C´est en ce sens que

Le contraste, qui me déchire me touche en même temps

Au fond de ce que je suis, était et vais être

Comme si la visite de ce lieu

Me rendrais les mémoires de mes ancêtres

Même si ces ancêtres ne sont pas les miens.


Ce qui pour moi se trouve ici

Ce n´est pas la vérité, ce ne sont pas des réponses

Mais au contraire des questions

Verena







Exil



Le pied mal assuré

Isolé au milieu des autres

Pas comme eux

Dépendant d’eux

Toujours entre les chaises et les bancs

Encaisser

La fermer

Redécouvrir

Redire

Revivre.


Louisette





Ce que moi, je suis  venue questionner ici, c´est l´espoir en face du désespoir, la chance (qui se moque de) la malchance.


Les Milles est pour moi le lieu des papiers juste à coté des papiers faux, le lieu des amitiés profonds à coté de l´injustice.

C´est en ce sens que ces images me touchent, me rendent triste, me font peur.


Comme si leur vie pouvait venir la mienne, un jour où ma nationalité me gêne, où je serais chassée impuissante, emprisonnée dans cet endroit.


Cette peur se trouve ici

Ce sont les imaginations, les émotions des refuges, de tout le monde, de moi-même.

Le désir de changer le passé



Sophie






Un soir sans espoir.

Couloir noir.

Désespoir.



Il y a une allée.

Puis, une entrée.

Je dois me réveiller.

Dois entrer.



Réverbération du soleil couchant.



Falloir espérer.



                                                                                                                                                                 Swantje



Ce que moi je suis venue questionner ici, c’est la mémoire d’un endroit, c’est-à-dire les restes d’une histoire, ce qui en est perceptible ; c’est un wagon, des rails. C’est en ce sens que ces lieux me concernent, j’essaie de m’imaginer, de me représenter, comme si la recherche de mon identité passait par la construction d’images mentales, combler le vide du lieu. Ce qui pour moi se trouve ici, c’est ce rien, l’absence elle-même, juste de la poussière rouge sur le bas de mon pantalon, et mon malaise devant ces grands espaces vides et sombres, silencieux. C’est quelque chose que je peux nommer sensation persistante de vide, vague préoccupation de ne rien éprouver de clair et de définitif hormis la culpabilité d’être là, presque en promenade.

Elise






1.

Ce que moi, j’ai trouvé en ce lieu désert, c’est la perte d’espoir, perdre pied, la perte de la patrie mais en même temps, que l’endroit de rencontre avec ceux qui sont animés par les mêmes idées.

C’est-à-dire le lieu de la solitude et du noir, être sans lumière et chercher la sortie,

Comme si l’étranger se trouvait à l’intérieur,

Comme si la recherche de soi-même était dans la poussière.



2.

C’est une seule débâcle, désastre, miracle,

On dort, on sort, on part séparé

Le désordre me serre, me sèche, me laisse

Sans reste

Je déteins, je descends, desséché, déserté



Hannah






Au pays étranger

Je n’avais plus que ça – pensais-je

Mon corps de l’intérieur

Griffant

Suis-je aliénée ?

Puis l’alternance de l’ombre et de la lumière

Très dur paraît-il

Appréhension mon corps mis à nu

Deux filles perdues

Et toujours le claquement familier et ami de toutes les paires de chaussures.


Elise




Ce que moi, je suis venue questionner ici, c’est

la double trahison, l’arbitraire,

c’est  l’homme le bourreau.


C’est à dire le lieu de l’horreur, de l’abîme, de la désintégration

et de la désillusion.


C’est en ce sens que ces images me  déséquilibrent, me sensibilisent,

m’accablent


Comme si cette tuilerie ne me couvrait pas seulement avec la poussière

d’aujourd’hui mais encore avec la poussière d’hier.


Ce qui pour moi se trouve ici

C’est quelque chose que je peux nommer:


Le sort tragique des condamnés,

Le trouble et le désarroi de chaque exilé ...


Car les briques et les tuiles chuchotent et murmurent encore.


Silke




J’ai traversé la cour devant la tuilerie

et l’espace devant les longs fours,

je n’ai pu marcher au deuxième étage,

j’ai pénétré dans le réfectoire aux peintures,

j’ai longé les rails.

Et  à chaque fois, je me suis demandé

si c’était un lieu de production ou un lieu de mémoire, si c’était une propriété privée ou un patrimoine national,

comment les gens avaient résisté à la poussière si fine qui s’incruste partout,

à quel point le second étage était dangereux, menacé d’effondrement et comment on pourrait le protéger de la destruction du temps sans le dénaturer,

quelle était la proportion de respect et d’exploitation dans le regard que les gardiens posaient sur les prisonniers,

comment les rails anodins d’une tuilerie menaient au réseau ferroviaire européen, au fait historique majeur.



Ce que nous voyons aujourd’hui :

un bâtiment en bon état, apparemment,

une porte étroite,

tellement de poussière fine et rouge,

«  Catacombe  2 »  écrit sur les briques,

les palets de bois pour poser les tuiles dans le four,

l’escalier branlant avec le cadenas difficile à ouvrir,

les capteurs pour sonder la chaleur,

les trous par où verser la poudre de charbon,

le plancher près de s’écrouler,

les choses qui pendent du plafond,

les clochettes peintes sur le mur,

la couleur bleue,

la fresque endommagée,

le portrait enlevé,

les chaussures au pochoir,

le soulier qui manque,

un si petit wagon...



Ce que moi, j’ai cherché ici, c’est l’événement historique dans la banalité du présent,

c’est à dire ce qui ne se voit pas,

c’est en ce sens que le ressenti et la parole comptent,

comme si je pouvais imaginer les sensations corporelles et les sentiments des personnes qui sont passées par là,

ce qui est une forme d’arrogance et d’erreur : Est-il possible de se mettre à la place des autres ? Est-il permis d’en parler ?

mais aussi une volonté de respect : ne pas les oublier

quelque chose de dérisoire, d’inexact et cependant nécessaire.


Nicole




La tour a une porte. La tour est en briques.

La tête de la femme est en briques.

La femme a une porte.

La tour a une porte pour entrer.

Une porte pour entrer dans la tour.

Une porte pour entrer  dans la femme.

La tour est triste. La femme triste


Charlotte




Nous avons arpenté

un four à brique immense,

des corridors sals et couverts de poussière,

des escaliers étroits,

nous sommes passés devant

des fenêtres sans vitre

et des solives en bois

en nous demandant,

ce qui s’y passait,

à quoi cet endroit devait servir,

qui errait parmi les corridors,

qui montait les escaliers pour arriver où,

qui regardait à travers les fenêtres en voyant quoi dehors ?



Ce que nous voyons aujourd’hui ce sont

des piles de briques et de tuiles,

des tuyaux de ciment,

des éléments de construction en terre cuite

des lignes blanches par terre qu’il ne faut pas dépasser

le cadavre affaissé d’un chat au dessous de la première marche de l’escalier,

quelques graffitis presque délavés.



Ce que moi, je suis venue questionner ici,

c’est le chapitre le plus dur de l’histoire de l’Allemagne.

Les Milles ayant été un quai de départ pour Auschwitz

évoque la souffrance de tous les femmes, hommes et enfants

qui ont été poursuivis sous le troisième Reich.

c’est un lieu de l’inhumanité commise par des êtres humains

c’est à dire

un lieu où l’idée de la noblesse humaine bascule et où

en visitant quelque chose se déchire en moi.

c’est en ce sens que ces images me concernent

comme si la recherche de mes repères

passait par cet endroit

où les gens ont été détenus en froideur et sans savoir quel avenir les attendait.

ce qui pour moi se trouve ici

ce sont en rien des réponses,

mais le contraire: des questions à poser

le début d’une recherche qui continuera.


Julia

 

Nous avons arpenté des dizaines

et des dizaines de couloirs,

visité des dizaines et des

dizaines de salles, des pièces

de toutes dimensions, des halls,

des bureaux, des chambres,

des buanderies, des toilettes,

des cagibis, des débarras,

et chaque fois en nous demandant,

en essayant de nous représenter,

ce qui s’y passait, à quoi ça

ressemblait, qui venait là, et

pourquoi, qui parcourait ces

corridors, qui montaient ces

escaliers, qui attendait sur

ces bancs,

comment s’écoulaient ces heures

et ces jours

comment faisaient tous ces

gens pour se nourrir, se laver,

se coucher, s’habiller ?

ce que nous voyons aujourd’hui est un accumulation

informe, vestige de transformations, de démolitions,

de restaurations successives


entassements hétéroclites, amas de grilles,

fragments d’échafaudages, tas de vieux projecteurs


des tables, des bureaux, des armoires-vestiaires et des

classeurs rouillés, des montants de lits, des bouts

de bois, des bancs, des rouleaux de revêtements

pour toitures, n’importe quoi : une grande casserole,

une passoire, une pompe à incendie, une cafetière,

une machine à calculer, un ventilateur, des bocaux,

des plateaux de self-service, des tuyaux, une brouette,

un reste de diable, des formulaires, un livre

de cantiques, des gobelets de carton,

une espèce de jeu de l’oie

ce destin commun n’a pas pris pour chacun de nous la même figure :


ce que moi, Georges Perec, je suis venu questionner ici,

c’est l’errance, la dispersion, la diaspora.

Ellis island est pour moi le lieu même de l’exil,

c’est-à-dire

le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le

nulle part.

c’est en ce sens que ces images me concernent, me

fascinent, m’impliquent,

comme si la recherche de mon identité

passait par l’appropriation de ce lieu-dépotoir

où des fonctionnaires harassés baptisaient des

Américains à la pelle.

ce qui pour moi se trouve ici

ce ne sont en rien des repères, des racines ou des

traces,

mais le contraire : quelque chose d’informe, à la

limite du dicible,

quelque chose que je peux nommer clôture, ou scission,

ou coupure,

ATELIER III - GHÉRASIM LUCA  - RÉ-INVENTION D‘UNE LANGUE


L’expérience de l’exil vécu par le poète roumain Gherasim Luca se situe au cœur des mots, avec tout d’abord le choix d’abandonner sa langue maternelle pour écrire en français (et en France). A partir de jeux autour des mots et de leurs anagrammes, il fut proposé d’aborder la langue dans sa dimension sonore afin de laisser affluer les associations d’idées les plus libres. Devenir presque étranger dans sa propre langue et se laisser guider par « un certain inconscient ». Dorothée Volut.

Texte de départ : Gherasim Luca, Héros-Limite, Le Soleil Noir, Paris 1953; éditions José Corti, Paris 1985


[…]


La mort de la mort de

c’est l’eau c’est l’or c’est l’orge

c’est l’orgie des os

c’est l’orgie des os dans la fosse molle

où les morts flous flottent dessus

comme des flots


[…]


La mort la mort morte en faux

en forme de flot qui flotte

au cou de la forme

eau forte et phosphore doux

âme molle de l’effort de l’or

de l’or mou de l’amorphe


[…]


Mais le mort le mot d’or d’ordre

le mot le mot d’or d’ordre

de la mort de la mort

c’est mordre c’est mordre les bornes de la forme

et fondre son beau four dans le corps de la femme


[…]






Briqueterie… Tuerie…Tricherie…

Trique … Traque…

Trictrac

Flic… Flaques…

Fléchir…

Réfléchir… Réflexion…

Réfection… Réfectoire…


Réfectoire… « Rafflectoire »

Raffles… Affliction…

Affection… Infections…

Implication…

Imprécations…


Imprécations… Supplications…

Supplier… Plier…

Imprécations… Imbrications…

Briser… Mépriser… Ecraser…

Raser… tasser et casser….


Effacer…


Daniel  




le vide vierge

le creux de vide vide de vie

le creux à combler, noir de suie

le creux vidé, poudre de souvenir

le vide, absence de quoi que ce soit et de quiconque

vivant ? dévide le désespoir

vie vacante

vacuité à remplir à meubler à peupler

à nourrir, à sourire, à mourir.

présence de rien, espace à sec

verbe virgule avides de vision.


Elise







Effondrement

je frissonne de perdre tout fondement,

je suis effrayé du mensonge,

je suis foudroyé,

cela me rend fou,

on me foule aux pieds

puis-je encore appartenir...


Appartenir à quelqu’un ?

dois-je être à part

et paria

privé de parenté

floué d’appartenance

tenu à part

en partance vers on ne soit où

venu de quels père et mère ?


quels pères et quels repères ?

quelle mer en commun ?

le rapt, la ratonnade,

tout a dérapé

où est le Droit ?

tout est désordre

Et s’il existait un monde apaisé ?


Nicole






Qui veut s’échapper

s’échapper où et pourquoi et comment ?

qui qui qui quitte qui reste où pourquoi

et comment comme commencer comme


Gerhild






LES GENS DE BRIQUE


La brique

La fa

La fabrique fabrique les briques

La fabrique fabrique

les briques

et les briquets

Briquets et les briquettes

Et les gens fêtent.


Les gens

En

Les gens enjambent le jambon

en mangeant les briques

fabriqués à la fabrique

à l’abri de la fabrique

ils mangent les briques de bri

et les gens crient.


A l’abri de la fabrique

ils gênent les gens

ils jettent le gant,

ils jettent les gens par terre

en mangeant

le brie brisé par la brique.

Et les gens criquent.


Julia





Cheminée

chemin

chemin miné

maint chemin cheminé

née en chemin

née sans toi

Renée.

Sans toi et moi

Mois, heures, froideur.

Elle sans toi

Vous sans toit,

toi, toile, étoile.


Etoile, pâle

Etau, fléau, tôle.

Tôle et tuiles, tuiles sans toit,

moi sans toi,

toit, tuiles, tôle,

tôle, geôle,

talus, contrôle.


Talus, tûe, taupe,

Tapis, taudis, tant pis.

Tapis, patati

patates, Tate, Tatie

nantis ? tinette, dînette,

néant.

Talet.

Tenté, arpenté, hanté, terror

Norah, Sarah,

à mort, à tort,

on tortura

amis, partis.

Mamie, mie, miche,

Michel, moche, boche,

Amoché

Mosché

Shema Ima Ismaël

Israël

Sylvie




FIN | ENDE